Ha ! Vous croyiez que nous vous avions oublié ? Nenni ! Après cette trêve hivernale bien méritée, nous revenons à la charge. A la charge, presque littéralement : notre cheval de bataille du jour est de déterminer la fréquence idéale à laquelle surveiller votre portefeuille financier. A vos paris : tous les jours, semaines, mois, trimestres, semestres, années, décennies, siècles ? Prêt ? En selle, moussaillons !

Les applications sont des machines à capter l’attention

La valeur de chacun de nos investissements, et de notre portefeuille lui-même, sont des chiffres qui bougent en permanence, quel que soit l’horizon de temps. Ca monte, ça descend, un peu, beaucoup, passionnément. Les chiffres sont verts, noirs ou rouges. En un mot : c’est ludique ! Tout comme Facebook, Twitter, Linkedin & leurs comparses les réseaux sociaux arrivent à nous occuper et nous captiver. Même sans information vraiment nouvelle à nous communiquer, suivre l’évolution de notre portefeuille est tentant. Ca l’est tout autant que nous avons un intérêt très fort dans ce portefeuille : il faut qu’il monte, il représente une partie importante de notre patrimoine aujourd’hui, et de nos opportunités de demain.

Consulter la valeur de son portefeuille, sur le principe, ne fait de mal à personne – vous êtes libre d’utiliser votre temps comme bon vous semble ! Cependant, si vous en profitez parfois pour prendre des décisions d’investissement, alors il nous faut creuser un peu plus loin. Peut-être souhaitez-vous ajuster votre portefeuille en fonction des actualités ? Peut-être faut-il vendre un investissement qui vous a déjà fait perdre beaucoup d’argent, ou un investissement qui vous en a beaucoup fait gagné, pour verrouiller les gains ?

Note de Thomas : vous sentez le piège arriver, n’est-ce-pas ?

N’oublions pas comment nos banques gagnent de l’argent avec nos comptes titres, PEA et assurances vies. Non seulement elles facturent souvent des frais annuels, mais elles prélèvent également des frais lors des transactions. Aussi, les banques ne rêvent que d’une seule chose : que vous achetiez et vendiez des titres, le plus fréquemment possible ! Directement, en facturant des commissions de transaction aux particuliers, et indirectement grâce à des partenariats avec des sociétés de trading : par exemple, Robinhood envoie la plupart des transactions à Virtu, Citadel et 2 Sigma en échange de commissions payées par ces trois géants du trading.

Il est donc dans l’intérêt des banques de développer des applications instinctives qui nous incitent à consulter nos portefeuilles le plus souvent possible, et qui nous permettent de réaliser des transactions le plus facilement possible ! Est-ce vraiment une bonne idée ?

La tentation de la gestion active

Choisir d’ajuster la composition de son portefeuille ou non revient à faire le choix d’avoir une gestion active ou un gestion passive de nos investissements. Faisons donc le point sur ce qu’est la gestion active.

La gestion active consiste à essayer de battre le marché. Cela demande au moins une compétence parmi les deux suivantes :

  • Choisir des instruments, des entreprises, des obligations, qui vont sur-performer par rapport au marché. On parle alors de “selection skill” (comprenez “capacité à sélectionner le bon instrument” parmi tous les instruments à dispositon). Par exemple, choisir d’investir dans Snapchat, dans Facebook, ou dans Total est une décision qui relève de la sélection des instruments. Cela peut être une bonne ou ou mauvaise décision, mais c’est bien lié à la sélection : on veut investir dans ces trois entreprises et pas dans leurs concurrents.
  • Investir au bon moment, sans faire de sélection particulière des instruments, mais en utilisant des catégories d’instruments. On parle alors de  “market timing skill” (comprenez “capacité à sentir la temporalité de marché”). Par exemple, choisir d’investir majoritairement dans les actions européennes, et minoritairement dans les actions américaines en ce moment, est une stratégie qui relève du market timing. On ne fait pas spécifiquement de sélection des entreprises, on établit une stratégie, souvent liée au contexte macro-économique.

Si l’on possède au moins l’une de ces deux compétences, et pas juste une année, mais sur une longue période, alors notre portefeuille va systématiquement avoir une performance supérieure à celle du marché. Note de Thomas : passez moi un coup de téléphone dans ce cas, et je ferai de vous un milliardaire.

Mais il y a un “mais”. Les professionnels du secteur parviennent parfois à mettre en oeuvre l’une ou l’autre de ces compétences. Mais en récompense de leurs services, ils facturent une commission (fixe ou variable), qui va absorber la plus grande partie de leur sur-performance. Lorsque l’on regarde ce qu’il se passe après application des commissions, l’image change : en moyenne, les fonds d’investissement ‘actifs’, qui tentent de faire de la sélection ou du timing, sous-performent par rapport au marché.

Vous pourriez être tentés de me dire “Mais, Hector, si la moitié sous-performe, alors l’autre moitié sur-performe, non ? Si tel est le cas, il nous suffit de choisir ceux qui sur-performent, ha !” Ce à quoi je répondrais : “certes, certes, camarade”. Mais nous venons de faire une nouvelle hypothèse : appliquer la stratégie proposée requiert en effet d’être capable d’identifier les fonds qui vont sur-performer. C’est une très grosse hypothèse. Même lorsque l’on trouve, en regardant une année donnée, des individus ou des fonds qui démontrent des qualités de gestion active, ils échouent en général à les conserver à travers plusieurs périodes (sur plusieurs années d’affilé par exemple). Les classement des fonds en fonction de leur performance sont très largement revus d’une année à l’autre, avec une forte tendance au retour à la moyenne : les meilleurs élèves de l’année dernière rentrent dans le rang ou pire, finissent avec un bonnet d’âne.

Pour conclure sur la gestion active : en moyenne, ça ne marche pas. Et le meilleur moyen d’être dans la bonne moitié, c’est d’avoir de la chance. Si cela vous semble un bon deal, foncez ! Mais vous obtiendrez une performance moindre que plus de la moitié de vos comparses. Quelques chanceux seront heureux. La plupart d’entre vous seront déçus.

Mais… Je ne peux vraiment pas améliorer mon portefeuille ?

Consulter régulièrement votre portefeuille a de bonnes chances de vous faire succomber à l’un des très nombreux biais cognitifs qui nous frappent tous. Les décisions d’investissements d’investisseurs particuliers, comme vous et moi, sont en effet très souvent influencés par des biais cognitifs, qui vous nous pousser à prendre des décisions qui ne sont pas rationnelles. Il y en a une multitude, qui ont notamment été mis en évidence par le prix Nobel d’économie Daniel Kahneman et Amos Tversky. On peut en citer quelques uns (mes préférés !) :

  • Le biais de confirmation : nous avons tendance à chercher toutes les explications qui peuvent confirmer notre intuition ou notre opinion. Cela s’applique particulièrement à la finance, où l’on peut facilement trouver des explications pour justifier tout et rien. Si je vous dis qu’Apple a gagné 10% le mois dernier, nous trouverons des explications : par exemple la victoire d’Apple face aux poursuites légales de Qualcomm (source), la montée en puissance des Apple Watch et Airpods, dont le lancement d’une nouvelle version arrive dans quelques mois (source). Mais si je vous dis qu’Apple a perdu 10% le mois dernier, nous allons aussi trouver des explications : notons par exemple qu’Apple va ralentir ses recrutements (source), et que Tim Cook, le CEO, observe un ralentissement de la croissance Chinoise, où Apple réalise une part importante de ses ventes (source). Quel que soit l’évolution du cours d’Apple le mois dernier, je trouverai des informations pour le justifier ! C’est une partie du biais de confirmation, qui nous pousse à confirmer nos opinions.
  • Les effets de mode : ahhh…. Bitcoin…. Mais j’ai encore un an de retard, c’est déjà fini ! Les effets de mode nous incitent à investir dans des sociétés très médiatisées et ayant une bonne image… Ou dans de nouveaux instruments financiers extrêmement risqués, sur la base d’une rhétorique au mieux fausse, au pire fallacieuse.
  • L’erreur du parieur (“Gambler’s fallacy”) : si vous lancez une pièce équilibrée 4 fois de suite, et obtenez 4 fois piles, quelle chance y-a-t-il d’obtenir face le tour suivant ? Toujours autant de chances que pour les jets précédents ! de même, si une action gagne 10% par mois depuis 10 mois…. Cela n’a pas d’influence sur la probabilité que la tendance se poursuive. (Le momentum est réel, mais plus petit qu’on ne le croit !)

Prendre la décision de vendre un investissement est également sujet à de nombreux biais, par exemple liés à la comptabilité mentale et à notre perception des coûts irrécupérables (sunk costs). En un mot : on vend souvent les mauvais investissements. Ceux qui ont beaucoup augmenté, pour ‘verrouiller” les gains, et ceux qui ont beaucoup baissé, pour “limiter la casse”. L’investissement est un process qui regarde vers le futur : ce qui compte n’est pas qu’un investissement ait beaucoup perdu ou gagné, mais s’il va monter ou baisser dans le futur.

Le verdict est sans appel : nous sommes soumis à de nombreux biais. Nous voulons bien faire, nous trouvons des justifications pour toutes nos actions d’investissement. Objectivement, elles sont trop souvent biaisées et irrationnelles. Elles font empirer les choses. Si vous souhaitez en savoir plus sur le sujet, Kahneman et Tversky sont de bonnes sources, de même que le prix Nobel d’économie Richard Thaler. De nombreuses études empiriques appliquent ces concepts aux marchés financiers (source, source).

Du coup, à quelle fréquence dois-je regarder mon portefeuille ?

Plus souvent que jamais. Moins souvent que toutes les semaines. Personnellement, je regarde la valeur de mes investissements à peu près une fois par trimestre. J’ai encore un capital assez faible, du coup la principale source d’accroissement de mon patrimoine, c’est l’argent que j’épargne, mois après mois. les évolutions des marchés sont secondaires. Lorsque les variations des marchés financiers sont un facteur majeur d’évolution de nos portefeuilles, alors la meilleure approche est de regarder régulièrement, mais pas souvent.

Note de Thomas : Croyez-en mon expérience, si vous voulez conserver une bonne santé mentale, ne passez pas vos journée à regarder l’évolution de vos investissements. Vous trembleriez de fièvre quand ça monte et de désespoir quand ça baisse, alors que cela ne fait aucun sens : n’oublions jamais que les stratégies d’investissements prônées par la révolution pastèque sont des stratégies de long terme ! Ce qui compte, ce n’est pas d’avoir gagné ou perdu 2€ demain, mais bien d’avoir doublé sa mise dans quelques années.

Les beaux pastéquiers que nous sommes recommandons une gestion passive : allouez votre épargne à l’ensemble des instruments financiers disponibles, sans choisir d’instruments spécifiques, ni en essayant d’investir “au bon moment”. Utilisez des fonds diversifiés vous donnant accès au maximum de diversité d’instruments, de secteurs, de taille d’entreprise, de région, etc. On peut par exemple mentionner tous les fonds “ETF” suivant les indices MSCI World couplé au MSCI Emerging Markets pour les actions, et Bloomberg Barclays Global Aggregate Bond pour les obligations.

A intervalle régulier, rééquilibrez votre portefeuille pour maintenir la composition que vous avez choisie, par exemple 60% d’actions et 40% d’obligations. Cet intervalle régulier, il peut être tous les mois, si votre portefeuille atteint une taille critique. Mais en général, entre une fois par an et une fois par trimestre est largement suffisant. Ne vous inquiétez pas, nous aurons l’occasion de revenir plus en détail sur l’établissement d’une stratégie efficace de rééquilibrage de portefeuilles – suivez-nous sur les réseaux sociaux pour être les premiers avertis !

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