On n’a pas toujours le réflexe d’associer “finance” et “éthique” dans la même phrase. C’est un tort, et nous allons tenter de vous en convaincre : la finance offre beaucoup d’opportunités, et est un outil à notre service. Au service de notre recherche de financement, de l’atteinte de bonnes performances financières, ou de l’accomplissement d’autres objectifs.

Qu’est-ce que la finance ?

La finance est un mécanisme d’allocation des ressources monétaires, c’est-à-dire que le système financier distribue les ressources d’agents excédentaires vers des agents demandeurs. On dit souvent que la finance met en relation les gens avec de l’argent et sans idées avec les gens avec des idées et sans argent. L’exemple typique est un riche individu qui investit dans une entreprise qui cherche à financer un projet.

Au cœur de ce processus se trouvent les prix, qui permettent de déterminer combien de ressources sont allouées à quels projets. Un prix faible (et donc la perspective d’un rendement élevé) attirera les investisseurs, tandis qu’un prix élevé (et un donc un rendement faible) les dissuadera. Pour deux entreprises similaires, qui cherchent à financer la construction d’un pont en Amérique du Sud, notre riche individu choisira celle qui lui offre le meilleur rendement pour le même niveau de prix.

Le prix est donc l’équilibre entre le coût auquel une entreprise accepte de financer un projet, et le rendement que les investisseurs sont prêts à accepter. Si le prix est trop bas, l’entreprise n’aura pas assez d’argent pour financer la construction du pont. Si le prix est trop haut, aucun investisseur ne voudra financer la construction du pont.

Marchés primaires, marchés secondaires

Il est intéressant de diviser les marchés financiers en deux catégories : d’une part, le marché primaire, et d’autre part le marché secondaire.

Le marché primaire permet de financer directement un projet. C’est dans ce marché que sont émis pour la première fois les instruments financiers. C’est le marché “du neuf” des instruments financiers. Par exemple, lors de son introduction en bourse (IPO), l’entreprise émet (créé) des actions et les vend sur le marché primaire. Seuls quelques acteurs ont accès au marché primaire : grandes banques, fonds d’investissements, investisseurs institutionnels, etc. mais pas vous et moi.

Ensuite, lorsque les acheteurs (investisseurs) revendent les titres à d’autres investisseurs, on parle de marché secondaire. C’est le marché de l’occasion des instruments financiers. Ces transactions n’affectent pas directement le financement et la trésorerie de l’entreprise émettrice de ces titres, puisque ce n’est pas elle qui les vend, mais les investisseurs qui les ont achetés sur le marché primaire. Pour autant, ce marché secondaire est loin d’être inutile. Il sert plusieurs fonctions importantes, notamment :

  • Il permet aux investisseurs du marché primaire de réaliser leurs plus-values,
  • Il permet d’offrir de la liquidité (de l’argent liquide) à tous les investisseurs,
  • Il permet à tous les investisseurs qui n’ont pas accès au marché primaire (comme vous et moi) d’acheter des instruments financiers,
  • Il permet d’affecter les futures conditions de financement de l’entreprise.

Il est important d’offrir une voie de sortie aux investisseurs du marché primaire : si les titres financiers ne sont pas cessibles, alors les investisseurs seraient bien plus timides et contribueraient moins à financer les entreprises. Il est important de pouvoir vendre les titres que l’on possède, et le moyen le plus efficace que nous connaissons aujourd’hui est de le faire via des places boursières ou des courtiers. Le marché secondaire permet donc d’assurer la bonne santé du marché primaire ; les deux sont intimement liés.

Mais ce bénéfice ne s’applique pas qu’aux investisseurs du marché primaire, et s’étend également aux investisseurs du marché secondaire. En effet, ces derniers doivent pouvoir vendre ou acheter facilement des titres si l’on veut que le prix des titres reflète la réalité (et les informations disponibles).

La spéculation, une force pour le bien

Au regard de la définition de la finance et des marchés financiers que nous avons proposé au-dessus, nous pouvons analyser la spéculation sous un autre jour que le terme péjoratif habituel. En effet, si la finance est un système d’allocation des ressources, alors la spéculation est le processus de découverte des prix qui permet d’allouer ces ressources de la manière la plus efficace.

Le spéculateur fait en effet le pari qu’un certain niveau de rendement sera généré par un instrument, et forme ainsi une hypothèse sur ce que le prix devrait être. Il agit en conséquence de cette prévision.

Concrètement, si le spéculateur pense que le prix devrait être plus élevé, il va acheter le titre, et s’il pense que le prix devrait être plus faible, alors il va vendre le titre. Cela permet d’allouer plus de ressources vers les projets les plus productifs ou sous-côtés, et d’allouer moins de ressources à des projets moins rentables ou sur-côtés.

Mais alors, le seul critère, c’est le prix ? C’est la rentabilité financière ? C’est de la comptabilité et du chiffre, et pas de l’humain ? Non ! Car le prix est en réalité un indicateur beaucoup plus riche et agrégeant bien plus qu’une simple information financière. Souvenez-vous : le prix, c’est le reflet de toute l’information disponible !

Le prix est un indicateur humain

Le prix de marché est une quantité d’argent à laquelle une transaction est réalisée. Quelqu’un est prêt à vendre le titre à ce prix, quelqu’un d’autre est prêt à l’acheter à ce prix : la transaction se réalise. Le prix représente ainsi toutes les attentes et désirs des agents qui achètent et qui vendent un produit, comme nous l’avons mentionné dans notre article dédié aux prix.

La conséquence c’est que le prix intègre aussi d’autres considérations que la profitabilité financière et comptable. Ainsi, les obligations vertes, qui permettent à des entreprises de financer des projets écologiques et responsables, sont plus chères que des obligations « normales ». Leur rentabilité financière est donc moindre.

Les investisseurs sacrifient une part de leur rendement pour acheter des obligations parce qu’elle sont “vertes”, et les entreprises (les vendeurs) bénéficient d’un financement moins coûteux pour le même niveau de rendement offert. Voilà une belle illustration que le prix n’est pas qu’une histoire de profitabilité financière : nos croyances, convictions et désirs sont bien intégrés dans les prix.

C’est quoi, “investir éthique” ?

Investir éthique, c’est constituer son portefeuille avec des instruments qui sont en accord avec nos convictions et nos valeurs. Il y a deux moyens simples d’arriver à ce but :

  • Une approche négative : cela consiste à éliminer des entreprises ou des titres de notre univers d’investissement, et les bannir de notre portefeuille. Par exemple, si vous pensez que Total est une entreprise méchante (bouh les méchants producteurs de pétrole !), vous pouvez décider spécifiquement de ne pas investir dans Total. Attention, cela vous demandera des efforts, car beaucoup de fonds d’investissements ciblant des actions européennes ont des actions Total en portefeuille. Total faisant partie du CAC40, impossible également d’acheter des actions d’un fond indiciel tracker du CAC40.
    Vous pouvez également choisir d’éliminer des secteurs entiers plutôt que des entreprises isolées. Par exemple, vous pouvez choisir de bannir l’industrie du pétrole, du tabac, de l’armement, etc.
  • Une approche positive : cela consiste à choisir des investissements obligatoires, c’est-à-dire de choisir d’investir tout ou partie de son portefeuille dans un certain type d’instrument. Par exemple, vous pouvez choisir d’investir au moins 15% de votre portefeuille dans des obligations “vertes”.

L’approche positive demande de s’intéresser spécifiquement à certains instruments. Voici quelques pistes pour guider vos recherches :

  • Les fonds Sukuk (ou Islamic finance) investissent en suivant les préceptes du Coran. Particularité notable de ces fonds, ils ne touchent aucun intérêt, même s’ils ont parfois de la dette. Ils ont aussi des restrictions très fortes contre certains secteurs (alcool, tabac, etc.) ce qui en fait des instruments de choix, qui vont bien au-delà de la conviction religieuse.
  • Les fonds « green finance » tentent de favoriser le développement de projets et d’activités durables pour l’environnement.
  • Les fonds « ESR » ou « CSR », ou en français « RSE » investissent dans des entreprises ayant des hauts standards éthiques en termes de respects de l’individu et de l’environnement.

Qu’a-t-on à perdre à investir éthique ?

L’approche négative exclu de facto certains investissements, tandis que l’approche positive rajoute des contraintes à la construction du portefeuille. Dans les deux cas, investir éthique réduit l’univers des instruments financiers dans lesquels nous acceptons d’investir. Par conséquent, nous risquons de perdre certains bénéfices de la diversification.

Le fonds d’investissement souverain norvégien, le plus gros du monde avec près de 900 milliards d’euros sous gestion, donne une place importante à l’éthique, et il exclut certaines entreprises et certains secteurs de son portefeuille. Le fonds refuse notamment d’investir dans l’industrie de l’armement ou du tabac.

Dans une étude publiée en 2008, l’économiste Andrew Ang montre qu’il y a bien une baisse de performance liée au manque de diversification du fonds norvégien, notamment lors de l’exclusion de Walmart du portefeuille du fonds en 2006. Mais il souligne également le fait que cette baisse est microscopique, et que les bénéfices éthiques d’avoir un portefeuille correspondant aux idéaux du pays ne sont pas contrés par une baisse de performance significative. La perte liée au manque de diversification, pour peu que le portefeuille soit bien construit, est négligeable.

Certains économistes vont plus loin (Gompers, Ishii, and Metrick, 2003), et remarquent que les entreprises les plus socialement responsables et engagées dans le dévelopement durable ont souvent des caractéristiques qui en font de bons investissements : par exemple, les managers sont moins susceptibles de détourner des fonds, ils pratiquent moins de manipulations comptables, et de manière générale ont une gouvernance plus transparente, plus saine et efficace. La corrélation existe, mais la causalité reste à établir : nous nous en remettons donc à John M. Keynes, qui écrivait en 1936 : “Il n’y a pas de preuves empiriques évidentes que les politiques d’investissement qui sont les plus favorables socialement parlant coincident avec celles qui sont les plus profitables“.

Investir éthique est une manière forte d’instaurer une forte cohérence entre nos convictions et nos actions… même en finance ! L’éthique est à la fois sociale et propre à chacun d’entre nous, et nous ne pouvons que recommander à chacun d’investir selon sa propre éthique (Note de Thomas : “investir” uniquement dans un Livret A n’est pas une éthique viable).

Une petite mise en garde… Et un petit guide !

Dans les trois cas mentionnés ci-dessus, nous vous invitons toutefois à la plus grande prudence. Les noms des fonds, ou les labels qu’ils exhibent (parfois uniquement basés sur une auto-évaluation) peuvent être trompeurs et ne pas être à la hauteur de nos attentes. Il faut donc bien se renseigner sur ces fonds. Pour ce faire, une fois que vous avez trouvé un fond qui vous intéresse, je vous suggère de suivre les étapes suivantes : J’utilise le fond Performance Environnement de Ecofi Investissements comme exemple.

  1. Trouvez l’identifiant « ISIN » du fonds : c’est un code d’identification international à 12 chiffres commençant par deux lettres (FR pour France, LU pour Luxembourg, US pour Etats-Unis, UK pour Royaume-Uni, IE pour Irlande… Vous voyez le principe !) :
  2. Ensuite, cherchez cet ISIN sur Google, et rendez-vous sur un site tel que Morningstar, qui propose beaucoup d’informations sur les fonds :
  3. Rendez-vous sur cette page, et cherchez les informations suivantes :
    Frais courants : ce sont les frais du fonds. Au-dessus de 2%, le fonds est très cher
    5 premières lignes : ce sont les plus gros investissements du fonds. Parfois, ils annoncent clairement la couleur. Dans notre cas du fonds « Performance Environnement », le plus gros investissement est dans CNH Industrial, une société fabriquant des camions, des tracteurs et des véhicules militaires. Le message est clair : « Performance environnement » n’a pas une approche de développement durable ou de préservation de la nature.
    – Consultez la documentation : la loi les oblige à la rendre accessible. Dans la section « Documents », regardez le « DICI » ou « Document d’Informations Clés pour les Investisseurs », qui reprend en deux pages toutes les informations les plus importantes au sujet du fonds. Si vous voulez plus de lecture et des informations plus détaillées, le prospectus est votre allié !

Vous pouvez également regarder l’évaluation de Morningstar de l’aspect « développement durable » des investissements du fonds :

Toutefois le calcul de ce score est opaque et complexe, et produit parfois des résultats surprenants. Consulter les documents du fonds et ses investissements reste la méthode la plus fiable pour vous faire une idée !

Cet article a 2 commentaires

  1. Dès que j’ai un peu de temps, je me lance ! Restez disponibles j’aurai mille questions le moment venu 😉

    1. Top ! N’hésite pas à nous envoyer tes questions, on y répondra avec plaisir !

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