C’est une question qui peut sembler triviale, mais qui mérite en réalité un peu de réflexion. Par exemple, lequel de ces événements est susceptible de provoquer un changement de prix, et dans quel sens ?

  • L’annonce d’une nouvelle politique monétaire par la banque centrale
  • Une entreprise publiant ses résultats financiers annuels
  • La signature d’un accord de libre-échange entre deux pays

Dans ces trois cas, et sans avoir plus d’éléments, il est strictement impossible de répondre non seulement sur le sens du changement, mais aussi sur l’existence même d’un changement de prix. Un seul élément supplémentaire nous permet de répondre systématiquement à cette question : nous avons besoin de savoir si ces annonces et publications étaient attendus par le marché ou non. Autrement dit, nous avons besoin de savoir si les investisseurs prévoyaient ces événements ou non.

L’importance des prévisions

En effet, ce qui fait bouger les prix, ce n’est pas tant la réalisation d’un événement que l’écart entre la réalisation de cet événement et les projections des investisseurs. Autrement dit, c’est l’information marginale, le dernier élément d’information nouveau, qui fait bouger le prix, et pas l’information « en général ».

Pour prendre un exemple concret : Lors des dernières annonces de résultat de Facebook sur le second trimestre 2018, l’entreprise a annoncé un chiffre d’affaires en hausse de 40% à 13 milliards de dollars et un profit de 5 milliards de dollars, en augmentation de 30%. Le nombre d’utilisateurs était lui aussi en hausse, de +11% sur un an. Que des très bonnes nouvelles donc. Mais quel a été l’impact de cette annonce sur le prix de l’action Facebook ? Une décote massive de 20% du prix de l’action en une journée ! Cela représente la plus grande perte de valeur d’une entreprise (en dollars) jamais enregistrée en une journée !

Pourquoi ? Parce que les investisseurs anticipaient des résultats bien meilleurs que ceux annoncés. Plus que l’aspect positif ou négatif de l’annonce, c’est donc la différence entre les prévisions des investisseurs et la réalité qui a fait bouger le prix.

Une autre manière de regarder les prix des actifs financiers (qui fonctionne également avec tous les produits et services) est que le prix intègre, à un moment t, toute l’information disponible sur l’actif. C’est ce que l’on appelle l’hypothèse d’efficience des marchés financiers, et qui a notamment valu un prix Nobel en 2013 à Eugene Fama pour ses travaux sur ce sujet.

L’efficience des marchés financiers

Le modèle proposé par Eugene Fama, et d’autres avant lui, est extrêmement puissant pour comprendre le fonctionnement des marchés financiers. L’hypothèse d’efficience des marchés financiers a des limites, et ne permet pas de prévoir l’évolution des prix, mais elle pose une base saine pour expliquer les mécanismes des prix.

Cette hypothèse propose donc que les prix des actifs financiers reflètent l’intégralité de l’information disponible aux investisseurs. Sur la base de ces informations, les investisseurs forment des prévisions, qui se traduisent par un certain prix.

Ainsi, lorsqu’une annonce vient confirmer les prévisions des investisseurs, il n’y a aucun impact sur les prix, puisque l’information avait déjà été prise en compte. De même, comme on l’a vu avec Facebook, ce n’est pas l’annonce qui crée le mouvement de prix, mais l’information « marginale », c’est-à-dire le dernier élément d’information qui confirme, ou infirme d’une manière ou d’une autre l’information et la prévision qui prédominait jusqu’à alors.
Il faut donc bien comprendre qu’une “bonne” annonce ne fait donc pas nécessairement monter les prix, et qu’une “mauvaise” annonce ne les fait pas nécessairement descendre. C’est le fait que l’annonce soit bonne ou mauvaise comparativement à la prévision des investisseurs qui va faire varier les prix.

Ce mécanisme est aujourd’hui bien compris par les investisseurs, et aussi par les banques centrales. Un des dadas des Banques Centrales a en effet été de surveiller et guider les intuitions et prévisions des investisseurs en leur donnant des information au fur et à mesure, et en partageant les prévisions internes. Cela permet d’éviter les chocs sur les marchés financiers : on appelle cela la « forward guidance » (on pourrait traduire par « gestion des prévision »).

Les biais comportementaux

Si cette explication des prix par l’efficience des marchés financiers est très efficace et permet de comprendre quand le prix bouge et quand le prix ne bouge pas (au moins retrospectivement), il ne faut pas s’en remettre entièrement à ce modèle. Il y a en effet de nombreux mouvements de prix qui sont dûs à d’autres causes que l’apparition d’une nouvelle information.

Les économistes comportementalistes ont mis en évidence depuis des dizaines d’années de nombreux phénomènes comportementaux et biais cognitifs qui influencent les décisions des investisseurs, impactant ainsi les prix.

On peut prendre l’exemple des bulles financières, qu’il est difficile de justifier par une analyse rationnelle des informations disponibles. L’économiste Robert Schiller, qui a obtenu le prix Nobel en même temps qu’Eugene Fama, considère ainsi que les bulles sont des « Exubérances irrationnelles ». Elles résultent de mouvements de foule, et non de comportements rationnels. Dans le cas de bulles financières, les marchés ne sont plus efficients, car les prix ne reflètent plus uniquement l’information sur les actifs.

Il y a beaucoup d’autres phénomènes comportementaux qui affectent les prix, tels que le biais d’ancrage, la comptabilité mentale, etc. Ces biais cognitifs ont été étudiés notamment par Daniel Kahneman (encore un prix Nobel) et Amos Tsversky, dont nous sommes fans. Nous aurons sans aucun doute l’occasion de parler à nouveau dans le futur – peut-être via une revue et suggestion de lecture !

Au final, qu’est-ce qui fait bouger les prix ?

Nous l’avons développé tout au long de cet article : ce qui fait bouger un prix, c’est l’écart entre les prévisions des événements et leur réalisation effective, telle que révélée par l’information marginale. Mais d’autres forces agissent aussi sur les prix : les biais cognitifs influencent significativement les prix, en particulier dans certaines situations telles que les bulles financières !

La conséquence pour nous et pour nos portefeuilles est la suivante : n’agissons pas sur une “bonne” ou une “mauvaise” nouvelle. Une information ne peut être jugée que par rapport aux prévisions formées par le marché, car le prix à un instant t intègre déjà ces prévisions. Si on attend une “excellente” nouvelle, et le nouvelle n’est que “bonne”, alors en réalité c’est une déception, et elle devient une “mauvaise” nouvelle.

En outre, il faut noter qu’acheter et vendre des instruments financiers sur la base d’informations disponibles publiquement est un exercice périlleux. Des investisseurs professionnels disposent en effet d’équipements et de capacités d’analyse bien supérieures aux nôtres. Ils peuvent réagir à une nouvelle information en quelques micro-secondes, et vont donc ajuster le prix quasiment-immédiatement pour qu’il corresponde à la nouvelle prévision basée sur les dernières informations disponibles.

Si vous souhaitez plus de lecture sur ce sujet, on vous recommande d’ailleurs l’article de Clifford Asness et John Liew, deux fondateurs du fonds d’investissement AQR Capital (en anglais) :

https://www.institutionalinvestor.com/article/b14zbgrj5pflsc/the-great-divide-over-market-efficiency 

Laisser un commentaire

Fermer le menu